Nouvelles

La quête d’Icare

Un premier voyage en avion, c’est un peu comme la première fille, un rite initiatique où on laisse derrière soi la chrysalide de son ancienne existence pour renaître sous une forme nouvelle, plus forte, conquérante, indestructible. Comme si ce bref parcours au-dessus des nuages avait le pouvoir de nous séparer à jamais de notre frêle enveloppe terrestre.

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Les sables de Méroé

Shana s’éveilla sous la caresse du vent. C’était un vent chaud et sec, venu du sud, chargé des senteurs du désert. Elle se leva d’un bond. Ce n’était pas un endroit pour dormir. Les lions qui erraient au pied des montagnes n’étaient pas habitués à la présence humaine. Ils n’avaient jamais connu le fer de la lance et n’hésiteraient pas un instant à l’attaquer. Elle n’était pas bien grosse mais la nourriture était rare en ces lieux. Sa tante, reine Amanitoré, lui avait cent fois répété qu’il était dangereux de s’endormir sur le chemin de la montagne sacrée mais elle avait marché, seule, toute la journée et ses forces l’avaient trahie.
Elle rassembla à la hâte son baluchon. Dans le soleil couchant, elle aperçut au loin la forme massive de son objectif mais, même en plissant les yeux, ne put discerner la silhouette du serpent de pierre qui devait la faire reine.

Scène de crime

« Scène de crime » par Marc Giai-Miniet

Dans un coin de l’atelier sombre où son père, un géant couvert de cambouis et de sueur, démonte en jurant d’imposantes machines qui ne cessent de lui résister, le petit Marc joue pensivement avec les vieilles pièces abandonnées, inutiles, qui autrefois, dans un incompréhensible équilibre, ont mû les imposantes machines de métal qui sillonnaient les rues et les chemins de fer de sa ville natale de Trappes.

« Trap », lui avait expliqué sa maîtresse d’anglais (une vieille fille à chignon dont la lèvre supérieure ornée d’un léger duvet habitait ses rêves les plus honteux), cela voulait dire « piège », un endroit dans lequel on peut entrer mais d’où il est impossible de sortir. Était-ce la malédiction à laquelle le condamnait ses sentiments troubles pour cette femme à l’air sévère ou simplement le fait que la ville se soit construite autour de lui depuis sa plus petite enfance, après avoir été virtuellement rasée durant la Grande Guerre (que ses parents lui reprochaient sans cesse de n’avoir pas connue), toujours est-il qu’il était né, avait vécu et avait la ferme intention de mourir à Trappes. Il n’avait d’ailleurs jamais pu s’en éloigner de plus de quelques kilomètres sans être saisi par une angoisse étouffante.

Il aurait pu trouver refuge parmi les enfants de son âge mais se sentait trop différent. Alors que les autres s’extasiaient devant les carrosseries rutilantes défilant de l’autre côté des grilles de l’école, Marc savait quant à lui que, sous toute cette splendeur, se cachait un monde gluant et noir, grouillant dans sa propre obscurité, et sans lequel les magnifiques véhicules resteraient aussi inertes et inutiles que les cadavres d’animaux brisés jalonnant la route de l’école.

Il connaissait l’existence de l’âme bien avant les cours de catéchisme. L’âme, c’était une succession de courroies graisseuses et de pignons noircis qui pinçaient les doigts des imprudents essayant de les approcher. Malgré cela, Marc avait aimé l’école, jusqu’au jour où on lui avait demandé de disséquer une grenouille crucifiée sur une planche de balsa. Scalpel à la main, il avait contemplé avec horreur les masses molles et gélatineuses s’échappant du ventre béant du batracien. Où étaient passés les rouages fermes et brillants, les tubes souples et graciles ? S’étaient-ils transformés en cette bouillie informe et visqueuse, comme si l’intérieur même de l’animal s’était liquéfié au moment de sa mort ? Le choc de cette décomposition brutale avait provoqué en lui des spasmes d’angoisse fulgurants dont ses camarades se moquèrent longtemps après en l’affublant de noms de fille et le traitant de pucelle. Étaient-ils donc aveugles à l’horreur infinie de la mort ?

Réfugié sous le grand établi de l’atelier, Marc accumulait les trésors, les seuls jouets qu’il ait jamais connus, et de ce jour passa tous ses moments libres à recombiner à l’infini les boulons, rouages, pignons et autres qui, il le savait, détenaient le secret de la vie. Quelque part, dans le réalignement de tous ces objets, se trouvait la réponse qui pourrait enfin le libérer, et avec lui toute l’humanité.

Lorsque son père, épuisé trop tôt par un travail trop pénible, quitta définitivement l’atelier, Marc s’y installa avec une joie sauvage. Il pouvait enfin investir chaque coin de cet immense capharnaüm pour lui arracher ses secrets, c’était là et nulle part ailleurs que se jouerait le destin du monde, qu’un homme nouveau et parfait pourrait naître, libéré des imperfections dont l’avait affligé son Créateur.

Sur les grands murs de l’atelier, il traça les visages de tous ces êtres inachevés qui l’avaient précédé et qui présideraient tels des dieux immobiles à l’avènement de son œuvre. Lorsqu’il eut décoré toute la pièce, Marc se mit à construire patiemment, minutieusement, des univers miniatures sous forme de petites boîtes, les dotant de tous les mécanismes nécessaires à la vie, des rouages les plus infimes sans lesquels l’âme ne peut prendre son essor. A les voir, on imaginait aisément qu’elles puissent se mettre en mouvement au moindre souffle, tout était prêt pour accueillir l’arrivée de l’élément moteur qui les mettrait en branle. L’homme n’y avait plus sa place, il avait perdu ses droits, par mesquinerie, par méchanceté, par petitesse. L’être nouveau qui viendrait les habiter n’avait encore jamais vu le jour. Jusqu’à maintenant.

Car, dans le grand atelier lumineux, chaque boîte était complète, parfaite dans le moindre détail, immobile, attendant.

Pour les nuages, passez par l'escalier

 Texte publié au sein de la monographie de Marc Giai-Miniet, aux éditions Area

Site de l’artiste : Marc Giai-Miniet