Mois: mai 2015

Même les géants meurent – Chapitre 2

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Ad augusta per angusta

Chapelle s’éveilla en sursaut. Il avait dormi d’un trait, d’un sommeil sans rêves. C’était assez rare pour qu’il le remarque. Quelqu’un bougea dans le lit. Il se retourna, contempla la forme endormie, ses cheveux cascadant sur les draps en enveloppant la douce rondeur de ses formes. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. C’était ainsi tous les matins, de se réveiller auprès d’elle. Un miracle toujours renouvelé. Il déposa un baiser sur son épaule et elle ouvrit les yeux.
— C’est déjà l’heure ?


— Tu peux continuer à dormir si tu veux, mon amour.
Leur étreinte avant de s’endormir l’avait laissé épuisé et en pleurs. C’était stupide, un gaillard comme lui, pleurant comme un enfant. Pourtant il ne pouvait s’en empêcher, à chaque fois. C’était l’effet qu’elle avait sur lui, quand il la sentait frémir sous lui dans les transes ultimes du plaisir et qu’il s’abandonnait à son tour, son corps explosant en un million d’atomes qui emplissaient l’univers. Il n’avait jamais ressenti cela avec personne et ne le ressentirai sans doute plus après elle. Mais il n’y avait pas d’après elle, il n’y en aurait jamais.
— Non, je vais me lever. J’ai du boulot au consulat.
Il gagnait décemment sa vie, maintenant qu’il avait été accepté dans la Boîte, mais elle avait insisté pour trouver du travail. Elle avait déniché un job de secrétaire à mi-temps au Consulat d’Allemagne ou, disait-elle, elle s’occupait essentiellement des visas et des renouvellements de papiers. Si sa famille l’avait répudiée, le nom de von Stoeckelheim lui assurait encore un certain respect dans les milieux du pouvoir allemand.
Ils déjeunèrent ensemble, elle plus radieuse que jamais dans sa robe de chambre et la lumière matinale, lui un peu empoté devant tant de grâce et de beauté. Puis il était parti dans le matin blême, l’odeur de sa peau encore sur ses mains, impatient déjà de leurs retrouvailles du soir.

***

La Boîte, ou « la piscine » comme l’appelait les habitués, était un immense bloc rébarbatif de hauts murs et de barbelés en lames de rasoir ponctué de caméras tous les vingt mètres, au milieu duquel s’élevait une tour d’antennes presque aussi haute que la tour Eiffel. C’était le saint des saints, le siège de toutes les opérations de contre-espionnage en France et à l’étranger, la Direction générale de la Sécurité extérieure. Il y avait d’autres centres, notamment le célèbre Château de Noisy qui abritait le groupe Action, les hommes de terrain, ainsi que de nombreux postes de surveillance à travers la France et des bases à l’étranger, mais tout cela était réservé à la branche militaire du service. Ceux qui, comme Chapelle, sortaient tout droit des écoles sans jamais avoir essuyé de feu ennemi devaient se contenter des tâches administratives et d’analyse au sein de la Piscine. Il ne désespérait pas d’être un jour capable de tâter de l’action mais il savait que le chemin serait long et difficile.
Mais ce jour-là n’allait pas être comme les autres. À peine était-il arrivé à son poste qu’il s’aperçut que la pile de dossiers sur lesquels il travaillait la veille avaient disparu de son coffre-fort. Que se passait-il ? Le gars avec qui il partageait son bureau haussa les épaules. Il n’avait rien vu. La note de gêne qu’il décela dans son regard le réconforta quelque peu. Il avait craint un moment que ce ne fut un cambriolage catastrophique, c’était visiblement autre chose. Mais quoi ?
— Ce n’est pas possible, même le dossier Hercules ?
C’était l’opération la plus délicate et la plus urgente qu’on lui ait confié jusqu’à présent. Le rapatriement confidentiel depuis le Soudan des dépouilles de militaires français qui avaient péri dans la cale d’un avion-cargo égyptien lorsque la cargaison de matériel de guerre qu’ils escortaient s’était désarrimée. L’avion avait dû se poser en catastrophe et personne n’aurait pu expliquer ce que les armes ou les Français faisaient là. Il n’en savait rien lui-même, c’était au-dessus de sa qualification. On ne lui fournissait pas les détails. Il avait bien sa petite idée mais préférait garder ses opinions. Le pays de destination le plus probable était un allié officiel de la France dont le gouvernement était actuellement en butte à des attaques rebelles. Rien n’expliquait cette panique soudaine à la découverte possible d’une cargaison de matériel militaire à destination d’un pays allié. À moins, bien sûr, qu’elle n’ait pas été destinée à son gouvernement en place…
Chapelle se secoua. Peu importe les raisons, c’était un dossier rouge. En tant qu’agent en charge, il risquait son poste, voire pire, si l’opération partait en vrille. Son collègue haussa les épaules à nouveau.
— Faudrait voir avec le chef. Ils ont dû confier le cas à un autre agent.
Chapelle courut le long des corridors jusqu’à l’antre du directeur, où on lui annonça qu’il était indisponible, sans lui fournir plus de détails. Que se passait-il ? Quelle erreur avait-il commise ? En sueur, il retourna à son bureau. Un agent l’y attendait.
— Ah ! Vous voilà enfin. Le colonel aimerait vous voir.
Le colonel ! Depuis sa prise de service, Chapelle n’avait encore jamais rencontré le chef du Renseignement, un personnage qu’on voyait peu à la Piscine mais dont tout le monde parlait à voix basse et qu’on ne connaissait que sous le sobriquet du « Vieux ». Merde. C’était sérieux. Qu’avait-il donc fait ?
Il suivit l’agent jusqu’à l’une de ces grandes salles avec des plafonds si hauts qu’on les voyait à peine. À travers les fenêtres filtraient les rayons du soleil matinal rendant chaque grain de poussière soudainement visible. Le Vieux était assis au fond de la pièce, tel un monarque dans la salle du trône, une pile de dossiers devant lui. Chapelle eut un instant d’espoir, mais non, ce n’étaient pas ses dossiers. Le Vieux lui fit signe.
— Ah ! Agent Chapelle. Je vous attendais. Approchez donc.
Il l’invita à s’asseoir, sans même lever les yeux du dossier dans lequel il était plongé. Au bout d’un moment, il posa ses lunettes, se frotta la racine du nez et leva des yeux délavés dans sa direction. En fait, son regard semblait dirigé vers un point derrière lui, comme s’il n’était pas assez consistant pour l’arrêter.
— Comment vont les choses dans votre division, mon garçon ? Vous vous adaptez bien ? Vos supérieurs n’ont que des éloges à votre égard.
Le Vieux appelait tout le monde « mon garçon ». C’était un peu pour ça qu’on l’appelait « le Vieux ». Ça et le fait qu’il semblait être aussi ancien que les murs les entourant. Chapelle ne comprenait rien à ce passage de pommade. Ses dossiers, sa vie même, lui avait été arrachés. C’était tout ce qui comptait. Il laissa échapper un vague grognement.
— Tu es jeune, tu iras loin. L’important, tu vois, c’est de ne pas perdre la flamme. C’est important, la flamme. J’en ai vu tellement, de jeunes agents fringants comme toi… Tu as toujours la flamme, n’est-ce pas ?
Le Vieux avait brusquement basculé au tutoiement, comme si cette soudaine proximité avait effacé la distance sociale les séparant. Ou comme s’il s’était adressé à un enfant. En fait, il faisait les questions et les réponses. Chapelle se contenta de hocher la tête.
— C’est bien, c’est très bien. Le pays a besoin de gens comme toi. Tu aimes ton pays, n’est-ce pas, mon garçon ?
Chapelle ne voyait pas trop où il voulait en venir. Le Vieux tira une poignée de clichés du dossier devant lui, les jeta sur le bureau et se renversa sur son siège comme si l’effort l’avait épuisé. Il fit un geste à Chapelle de se rapprocher et celui-ci se pencha sur les photos. On aurait dit des images de combat. Des corps désarticulés répandus sur la chaussée, des flaques sombres qui ne pouvaient être que du sang. Des intérieurs dévastés, méconnaissables. Un corps de femme évacué d’un train éventré.
— Belle saloperie, la guerre, tu ne trouves pas ?
Chapelle était trop jeune pour l’avoir connue. Les photos, même si certaines étaient en noir et blanc, ne paraissaient pas si anciennes. Le pays, à sa connaissance, n’était engagée dans aucun conflit. Puis il comprit. 
— Vous voulez parler des attentats, monsieur ?
Depuis plusieurs mois déjà, des attaques sanglantes secouaient la France et certains pays d’Europe. On n’était pas trop certains d’où elles venaient, et différents groupes les revendiquaient. Chaque pays semblait avoir un contingent de révolutionnaires acharnés qui perpétuait des tueries dépourvues de sens. Les cibles étaient des écoles, des trains, des restaurants, des endroits publics où d’innocents passants, des enfants même, payaient de leur vie pour des causes qu’ils ne comprenaient pas.
— Qu’est-ce que tu en penses, mon garçon, personnellement ?
— Je n’ai jamais été impliqué dans une investigation de ce genre, monsieur.
— Ce n’était pas ma question. Tu t’en fous, je parie. De toute façon, nous ne sommes pas équipés pour faire face à ce genre de menaces. L’Élysée nous traite d’incapables, les guignols de la DST se gardent bien de partager la moindre information avec nous, quant à la police, s’ils peuvent nous enfiler un doigt dans le derche… Et quand on chope quelques coupables, notre cher Président les fait relâcher illico. Tout le monde s’en contrefout. Tout ce qu’on nous demande, c’est de surveiller les Chinois pour savoir quel prix ils vont proposer aux Argentins pour leur avions de guerre, de façon à ce que notre offre puisse les battre. Ça, c’est important, ça rapporte du fric. Des mômes qui crèvent à la sortie de l’école, c’est plus notre boulot.
— Je ne suis pas certain de…
— Tu es marié, n’est-ce pas ?
Chapelle avait du mal à suivre le méandre de ses pensées. Certains murmuraient que le Vieux perdait les pédales.
— Oui, monsieur. Depuis deux ans.
— Et tu aimes ta femme, je suppose. Deux ans… oui, bien sûr. Vous comptez avoir des enfants.
Ce n’était pas une question. Angelika et lui n’avaient pas encore discuté de cette éventualité. C’aurait évidemment été merveilleux, cette petite chose qui serait à la fois une partie d’elle et de lui, un symbole vivant de leur amour. Mais pourquoi le patron s’intéresserait-il à cela ? Où voulait-il en venir ? Et où étaient passés ses dossiers ?
Le Vieux fouilla une fois de plus dans le tas de documents en face de lui et en tira une autre photo qu’il lança dans sa direction. Elle atterrit à l’envers, au-dessus des autres. Chapelle hésita avant d’avancer la main. Il leva les yeux vers le vieil homme qui continuait à le fixer sans le voir. La photo avait été prise au téléobjectif à en juger par le flou du décor. La fille sortait d’un immeuble, elle portait un foulard sur la tête. Elle avait quelque chose de familier, sans que Chapelle puisse mettre le doigt dessus.
— Alors ?
— Il me semble… je crois l’avoir vue quelque part. Il faudrait que je puisse vérifier parmi les filatures en cours…
— Pas la peine, mon garçon.
Le Vieux avait sorti une autre photo du dossier, une photo que Chapelle ne connaissait que trop bien.
— Comment… comment avez-vous… ?
C’était une des photos de leur mariage. Devant la mairie, Angelika, Chapelle et une troisième fille, plus petite et de traits un peu ingrats. Il comprit alors pourquoi la première photo lui semblait familière. C’était la même personne. Il ne l’avait pas reconnue tout de suite.
Le Vieux ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit une pipe de bruyère. Il souffla plusieurs fois dans le tuyau avant de la bourrer et la garda un moment à la bouche sans l’allumer.
— Virginia Heckardt, finit-il par dire. La police allemande la soupçonne d’avoir fait partie de la Fraction Armée Rouge, la bande à Baader, si tu préfères.
— La bande à… Ce n’est pas possible, je veux dire, elle…
— Tu la connaissais bien ?
— Non, je ne l’ai vue qu’une fois. Elle était témoin à notre mariage. Nous avons à peine échangé quelques mots. Mais c’était une fille normale. C’est ma femme… enfin… c’est une de ses amies.
Chapelle avait l’impression d’un poids grandissant sur sa poitrine, l’empêchant de respirer.
— Ah ! Le mariage. Une bien belle saloperie, si tu veux mon avis. Ta belle en robe blanche t’a promis « jusqu’à ce que la mort nous sépare », ce qui ne l’empêchera pas de te faire cocu deux ans après. À répétition, même.
Comment pouvait-il se permettre ?
— C’est absurde. Je vous défends de… Angelika ne fréquenterait jamais… Comment est-ce que les Boches peuvent l’accuser d’une chose pareille ? Il doit y avoir une erreur.
Le Vieux tira une longue bouffée pendant qu’il allumait sa pipe, puis se renversa sur son siège. Une odeur de tabac épicé emplit la pièce. Il sortit une troisième photo de la pile. Virginia, l’amie de sa femme, était allongée sur le sol, ses longs cheveux répandus comme une flaque noire autour de son visage. Quelques centimètres sous l’œil gauche, injecté de sang, un trou sombre qui n’aurait pas dû être là.  
— Pas d’erreur, mon garçon. Elle a été abattue il y a un mois alors qu’elle essayait de forcer un barrage de police.

***

Ce soir-là, Angelika avait préparé un souper aux chandelles. Avait-il oublié quelque chose, un anniversaire ou autre ? La voir avait toujours quelque chose de magique. Elle se tenait gauchement, presque timidement, à l’autre bout de la table. Il s’avança et déposa un baiser sur ses lèvres.
— Qu’est-ce qu’il se passe, mon amour ?
Elle sourit et le monde se para de couleurs plus vives.
— C’est une surprise. Je te dirai plus tard. Tu as l’air préoccupé.
— Oh ! Ce n’est rien. Les ennuis habituels au boulot.
— Tu veux en parler ?
— Tu sais bien que, même si je le pouvais, je ne voudrais pas t’ennuyer avec ça. Et puis, je ne veux pas gâcher ta petite fête.
— Ça a l’air de te préoccuper, c’est important pour moi.
Il s’efforça de sourire, dissimulant l’arrière-goût de poison dans ma bouche. Même sa présence ne pouvait effacer les choses terribles que le Vieux avait dites. Ses yeux me répondirent, de magnifiques yeux bleus, calmes et profonds comme la surface apaisée d’un lac. Elle pouvait lui faire ressentir un million de choses sans prononcer un mot. Il eut soudain envie de tout lui dire mais les mots s’arrêtèrent dans sa gorge. Le Vieux et lui avaient passé un pacte.
— J’ai vu le grand patron aujourd’hui. Ils préparent une grosse opération contre un groupe de prétendus terroristes et il m’a demandé d’en faire partie.
— Des terroristes ?
— Oui, des jeunes soupçonnés d’appartenir au groupe Action Directe, tu en as peut-être entendu parler.
Elle ne dit rien mais il lui sembla voir passer un nuage dans ses yeux. Ou peut-être l’avait-il imaginé.
— Bref, je ne sais pas… c’est très différent du boulot que j’ai l’habitude de faire. On m’a fait comprendre que c’était une opération de nettoyage. Tirer sans sommation. Le gouvernement est sous pression de faire preuve de fermeté sous peine de passer pour des incapables. Je n’ai pas signé pour tirer à vue sur des étudiants un peu excités
— Tu pourrais refuser.
— Je n’ai pas le choix.
— On a toujours le choix. Ce qui compte, c’est que tu fasses ce que tu considères comme juste. Si ces gens sont des meurtriers, ils doivent être punis.
— Ce n’est pas si simple. Quels que soient leurs crimes, ces gens-là ont droit à un procès. Là, j’ai l’impression qu’on nous utilise à des fins politiques. 
Elle le considéra longuement.
— Je comprends. Cette… opération est prévue pour quand ?
— Tu sais bien que je n’ai pas le droit…
— Ça pourrait être dangereux. Je suis ta femme, j’ai le droit de savoir.
— Ouais, bien sûr. C’est mardi prochain. Nous avons eu l’information que les suspects se réunissaient régulièrement dans un usine désaffectée. Je ne peux pas te dire où, je ne le sais pas moi-même. Je serai prudent.
— Il va bien le falloir. Nous ne sommes plus seuls à présent.
— Que veux-tu dire ?
Elle eut un sourire gêné et baissa la tête. Quand elle la releva, ses yeux brillèrent dans la lumière des chandelles.
— Je suis enceinte, Chapelle. Nous allons avoir un bébé.

***

Il pleuvait ce jour-là sur Montreuil, le quartier baignait dans une lumière maussade, il faisait froid. L’usine désaffectée était située au fond d’une impasse, dans un des rares quartiers pavillonnaires qui avaient survécu à la poussée des cités HLM aux noms fleuris. ‘Bel Air’, ‘Espoir’, les promoteurs ne manquaient pas d’imagination quand il s’agissait de camoufler la misère. Ou peut-être était-ce de la cruauté. 
Il était assis avec le Vieux dans une voiture banalisée, à une centaine de mètres en contre-bas de l’ancienne usine. De l’endroit où ils se trouvaient, tout avait l’air calme. Le mur tagué exhibait ses couleurs criardes dans la rue déserte où s’alignaient des arbres maladifs. Le talkie-walkie, volume au minimum, grésillait de temps en temps, au fur et à mesure qu’arrivaient les équipes qui devaient constituer l’assaut. Tout le monde était de la fête. Les services secrets, la gendarmerie, la brigade criminelle et même la cellule spéciale de l’Élysée. Ça faisait beaucoup de monde pour une attaque surprise, mais personne n’allait lui demander mon avis.
— Tu penses bien qu’ils n’auraient pour rien au monde voulu rater ça, mon garçon.

Le Vieux avait revêtu un costume noir et portait un œillet blanc à la boutonnière. Peut-être avait-il un mariage programmé pour l’après-midi. Mais on était mardi. Plus probablement un enterrement.
— Aucun d’entre eux ne va laisser passer l’occasion de tirer la couverture à eux si l’opération est un succès. Et si ça foire, ils pourront toujours rejeter la responsabilité l’un sur l’autre. Ils ont l’habitude. Notre système sécuritaire est un foutoir sans fin. Nos services sont tellement occupés à se tirer dans les pattes qu’on se demande s’ils trouveront jamais le temps de faire leur boulot.
Il pointa du menton vers un petit groupe d’hommes vêtus de noir qui venaient de prendre position le long du mur, pliés en deux pour échapper à un éventuel sniper. Ils étaient armés de mitraillettes légères, leurs traits dissimulés par des cagoules noires sous leur casque d’assaut. 
— Ça va commencer. Attache ta ceinture.
— Nous n’y allons pas ?
— C’est le turf du GIGN, mon garçon. Ces gars-là sont capables de tout, même de se convertir à l’Islam pour aller bouffer du terroriste à la Mecque. On ne va quand même pas mettre en péril l’identité de nos agents pour un groupe de gamins excités, n’est-ce pas ? 
La douzaine d’hommes disparut en file indienne à travers le portail entrouvert et se dispersèrent silencieusement autour du bâtiment. C’était une chose rectangulaire avec de longues fenêtres qui montaient jusqu’au plafond, une ancienne usine de dentelle fermée depuis des lustres qui avait été reconvertie en squat pour artistes, d’où les décorations bigarrées du mur d’enceinte. Dès qu’ils eurent disparu, un fourgon blindé de la police vint se garer derrière nous, arborant fièrement le sigle de la Brigade de Recherche et d’Intervention en larges lettres blanches sur ses flancs. Des hommes en uniformes d’assaut en sortirent. Une fois descendus, ils restèrent groupés autour du véhicule.
— La BRI est aussi de la partie, je vois. Qu’attendent-ils pour se joindre à l’action ?
— Ils sont là pour les arrestations. Les hommes du GIGN mènent l’assaut mais ils n’ont pas de juridiction légale ici. C’est compliqué. Il faut une douzaine de réunions de coordination pour monter une op’ comme celle-ci. Les malfrats un peu organisés comme la Mafia n’ont rien à craindre de nous, nous envoyons des signaux de fumée tous azimuts des semaines à l’avance. 

Il allait répliquer lorsqu’un souffle puissant souleva la voiture. Le bruit lui parvint une seconde plus tard, alors qu’ils étaient encore suspendus en l’air. Comme un coup de canon à quelques centimètres de sa tête. Le véhicule retomba lourdement et la ceinture de sécurité le rejeta violemment en arrière au moment où sa tête allait heurter le pare-brise. Un étrange silence se fit. Il resta ainsi, assourdi, le souffle coupé, incapable de penser. Lorsqu’il put tourner la tête vers le Vieux, il vit qu’il ne bougeait pas, sa tête pliée vers l’avant. Une larme rouge tomba sur son œillet, puis une autre. Il replaça sa tête doucement en arrière. Un mince filet de sang coulait au coin de sa bouche. Il avait dû heurter le volant mais il respirait et sa jugulaire battait régulièrement. Chapelle se déharnacha et descendis de voiture. Les agents du BRI qui les entouraient quelques secondes plus tôt avaient disparu. En se retournant, il vit qu’ils avaient été projetés par l’explosion et gisaient sur le sol quelques mètres plus bas. Un souffle brûlant comme le vent du désert balayait la rue. La vieille usine s’était transformée en un immense brasier. Comme au ralenti, le toit bascula lentement sur lui-même et commença à s’affaisser sans bruit. Soudain, comme une bouteille qu’on débouche, les sons le frappèrent. Le grincement de l’acier tordu, le vrombissement des flammes et les cris inhumains qui s’en échappaient. Leurs voix hurlaient dans sa tête et il se précipita dans leur direction.
La grille pendait sur un gond, à moitié arrachée par le souffle de l’explosion. La peinture s’en écaillait avec des grésillements. Il allait la franchir lorsque le toit s’effondra totalement, coupant brutalement les cris. Un nuage de poussière enflammée s’éleva devant lui, l’obligeant à reculer. Dans la rue, une voix s’élevait encore, un cri répétitif et désespéré, appelant un nom de femme. Il lui fallut un moment pour réaliser que c’était la sienne.

***

— Je vous jure, messieurs les agents. J’y suis pour rien. C’est cette folle. C’est elle que vous auriez dû arrêter. Je voulais pas lui voler son sac à main, moi, je passais tranquillement et elle l’a laissé tomber. Moi, je l’ai ramassé, c’est tout. Vous auriez fait la même chose, n’est-ce pas ? Et cette tarée qui se met à gueuler comme si j’essayais de la voler. Qu’est-ce que j’en ai à foutre de son sac ! Et voilà-t’y pas qu’elle se met à me taper avec sa canne ! Une folle, je vous dis. Faut les enfermer ces gens-là. Je l’ai même pas touchée, elle est tombée toute seule. Moi, j’essayais de rendre service, mais les gens aujourd’hui, c’est des malades. Je crois que je vais porter plainte. Ouais. Elle aurait pu me casser quelque chose.
Ils les avaient entassés dans la salle des urgences de l’Hôtel Dieu où des infirmières et infirmiers en uniforme vert passaient et repassaient sans leur accorder particulièrement d’attention. La pièce où s’alignaient les lits roulants sur le sol de béton peint était ouverte sur la rue et faisait penser à l’entrée d’un garage souterrain, froid et sombre, où chacun attendait son tour. C’était le dernier endroit où l’on aurait aimé crever. Un saoulard allongé sur un brancard près du sien hurlait pour qu’on l’emmène pisser, insultant copieusement l’infirmier lorsqu’il apparut. Celui-ci ne tiqua pas et l’appela par son prénom, c’était un habitué. Plus loin, deux flics encadraient un malfrat menotté qui expliquait à qui voulait l’entendre qu’il n’avait rien fait, m’sieur l’agent, que c’était cette salope qui l’avait agressé. Un enregistrement déréglé qui tournait en boucle depuis plus d’une heure tandis que les flics hochaient la tête d’un air compréhensif. Les trois agents du BRI amenés avec lui avaient été brancardés dans les couloirs des Urgences pendant qu’ il attendait son tour. Ils étaient plus secoués que lui. Quelques contusions, des brûlures superficielles et probablement une côte fêlée ou deux à en juger par la douleur qui le transperçait à chaque inspiration, mais rien d’assez sérieux pour qu’on daigne s’occuper de lui.
Quand ils le laissèrent finalement partir, il faisait déjà nuit. Ils lui avaient bandé la poitrine, fait marcher en ligne droite dans la pièce pour s’assurer qu’il n’avait pas d’autres traumatismes et fait poireauter une autre heure dans un long couloir où passaient des patients au regard vague avant de lui délivrer un bon de sortie. Il suivit le sas qui le ramena au point de départ. Les Urgences étaient un long boyau circulaire d’où, mort ou vif, on ressortait par là où l’on était entré.
L’hôpital donnait sur le parvis de Notre-Dame, ses imposantes tours gothiques surgissant d’un passé médiéval pour dominer le paysage. Sur la grande place, un jongleur en salopette noire faisait virevolter des torches enflammées devant un cercle de badauds, des couples d’amoureux étaient assis sur les maigres pelouses. Une odeur de chair brûlée flottait dans l’air, ou peut-être était-ce juste un relent de mémoire. L’arrière de la cathédrale donnait sur un square peu fréquenté à cette heure tardive. Il traversa rapidement le parvis et s’engagea dans le parc rendu obscur par les arbres que ne parvenaient pas à percer les éclairages de façade. C’était un endroit paisible, à l’ombre de la grande dame, et il s’y installa pour fumer une clope sous l’œil vigilant des gargouilles. Au-delà du parapet, la Seine charriait silencieusement ses eaux noires sur lesquelles se reflétaient les lumières de la ville, comme des flammes dans la nuit. La fumée de cigarette masqua cette autre odeur qui le poursuivait. Une douzaine d’hommes étaient morts aujourd’hui. Sa tête résonnait encore de leurs cris. Des hommes qu’attendraient en vain leurs épouses. Il imaginait que l’une d’entre elles puisse être enceinte, elle aussi.
***
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Même les géants meurent – Chapitre 1

Ainsi font, font, font…


Elle le contemplait de ses yeux tristes pendant qu’il appliquait le ciseau de métal à la base du sein, à l’endroit où il s’incurve pour rejoindre le cœur, là où la peau est la plus douce mais aussi la plus fragile. Il bougeait en gestes précis et rapides,  évitant de croiser son regard. Je suppose qu’il aurait préféré prendre son temps avec elle. Je l’avais vu parfois passer des heures à se préparer avant de porter le premier coup. Celle-ci semblait différente. Je le sentais nerveux, presque frénétique, comme si elle allait s’enfuir brusquement. Disparaître. Comme ces filaments de rêves qui languissent encore au réveil avant de retourner à l’oubli. Sa main s’éleva et marqua un temps d’arrêt.
« Frappe ! » criai-je dans ma tête. Je savais qu’une fois qu’il avait porté le premier coup, il ne s’arrêterait plus. Réfléchir, disait-il, ça le ralentissait, ça lui filait des tremblements. Pourquoi n’en finissait-il pas avec celle-là ?


Pour être tout à fait honnête, j’étais un peu jalouse de la façon dont ses mains s’attardaient sur elle. C’était idiot, mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Ça ne lui ressemblait pas. Faut dire que c’était une brute. Un mètre quatre-vingt-dix, cent trente kilos. Il brisait tout ce qu’il touchait. Je voyais les efforts qu’il faisait avec elle et j’aurais aimé qu’il me traite ainsi, mais avec lui, j’avais à peine l’impression d’exister. Il ne m’avait jamais fait de mal, mais je savais qu’il en était capable. S’il l’avait voulu. Je n’aurais pas dit non.
Comme s’il avait lu mes pensées, il souleva le maillet et l’abattit répétitivement avec des coups secs, rapides. Le ciseau de métal était devenu le prolongement de son bras, comme si sa main taillait directement dans la matière récalcitrante, la pliant à ses désirs sous les coups de burin. Les éclats fusaient autour de lui en sifflant comme des balles, révélant la blancheur nacrée sous l’impact du métal.
 — Chapelle ?
Je me retournai. Deux hommes se tenaient là, dans le jardin de pierre. Je ne les avais pas entendu arriver. On aurait dit deux petites frappes, avec leurs vestes de cuir et leurs gueules de fouine. Ils me dépassèrent comme si je n’existais pas.
— On cherche un dénommé Chapelle qui habite ici. C’est bien toi ?
Il laissa échapper un grognement qui aurait pu signifier n’importe quoi.
— Ça te dérangerait de poser ça ?
Le plus court, visiblement le chef, agitait un doigt dans sa direction, l’autre main négligemment posée sur un étui à pétard. S’il pensait que quelques grammes de plomb allaient l’arrêter, il allait avoir une surprise.
— Qu’est-ce que vous m’voulez ?
L’autre, une main toujours sur la hanche, sortit une carte de sa poche. Une jolie carte en carton, striée des couleurs nationales. Un gamin avec des feutres aurait pu faire la même.
— Services spéciaux. Nous aimerions te parler.
Chapelle fit un mouvement de la main comme s’il voulait chasser une mouche, les muscles de son avant-bras luisant sous la sueur. Le petit gars recula d’un pas.
— Rien à vous dire.
Le gars se mordit la lèvre. Il n’en avait pas beaucoup, de lèvre, peut-être voulait-il s’assurer de ne pas l’avoir perdue avant de délivrer sa réplique.
— Va falloir nous suivre quand même. Des questions à te poser.
— Vous avez un mandat ?
— On n’a pas besoin de ça. Pas pour te causer.
Chapelle cracha par terre et se remit au travail.
— Désolé, les gars. J’ai un enterrement. La prochaine fois, prenez rendez-vous, ça vous évitera un déplacement inutile.
— T’as pas le téléphone, Chapelle. Joue pas au con avec nous.
Il s’énervait visiblement et quelque part ça me fit plaisir. Chapelle passa une main sur la poitrine de pierre. Le sein était parfait mais devait être froid sous sa paume. La beauté, il disait toujours, faut simplement la regarder, éviter de la toucher. On est souvent déçu quand on touche. J’sais pas s’il disait ça pour moi. J’avais quasiment pas de nichons.
— C’est au sujet de votre épouse.
C’était l’autre qui avait parlé. Il était nettement plus vieux, pas loin de la retraite. Il avait salement dû merder pour échouer comme sous-fifre à son âge. Il faisait pitié. Chapelle haussa les épaules.
— Je ne suis pas marié.
J’aurais pu leur dire, à ces deux abrutis. Chapelle, on pouvait imaginer pas mal de choses à son sujet, mais le mariage ? D’ailleurs, ça faisait combien de temps qu’on était ensemble… un an ? Il m’en aurait parlé.
Le vieux insista.
— Ce n’est pas ce que dit l’État Civil. Angelika von Stoeckelheim, de son nom de jeune fille. Vous devez sûrement vous en souvenir…
Chapelle secoua la tête.
— Désolé. Vous vous êtes trompé de client.
Le petit flic la ramena à nouveau. Il restait à bonne distance, quand même.
— On n’se trompe pas, fiston. D’après ton dossier, t’as pris une bastos dans la tronche. Une des nôtres. Paraît que t’as pas recouvré toutes tes facultés mentales, comme dirait le toubib. T’as peut-être oublié.
Chapelle, il était aussi balafré qu’un chat de gouttière. Ses cicatrices, je n’avais pas encore eu le temps de les inventorier. J’en découvrais de nouvelles à chaque fois qu’on se dessapait. Il prit une profonde inspiration, son regard s’égarant par-dessus la tête des deux barbouzes, vers le ciel azur dans lequel passaient paresseusement de petits nuages blancs. C’était une belle journée. Pourquoi fallait-il que ces enfoirés viennent la gâcher ?
— Comme vous dites, je ne me souviens pas. Ce n’est pas un crime.
Le gars eut un petit sourire vicieux.
— Ça dépend. Bon, tu vas nous suivre ou faut qu’on te passe les gourmettes ?
Ils ne le voyaient pas, ces cons, mais ils étaient en train de l’énerver. Je pouvais dire, à la façon dont ses veines gonflaient le long de son cou. Chapelle, il n’aurait pas fait de mal à une mouche, s’il avait pu. Il était comme ça. Mais fallait pas l’énerver. Valait mieux que je m’interpose avant que ça tourne au vinaigre.
— Excusez-moi, messieurs les agents, mais vous faites erreur. Mon ami a répondu à vos questions. Maintenant, si vous voulez bien nous laisser en paix. C’est une propriété privée.
Le petit gars me glissa un regard en dessous avec le genre d’expression qu’on a après avoir marché dans une merde.
— C’est qui, cette conne ?
Je n’suis pas bien grosse mais on ne survit pas dans la rue sans développer un certain nombre de reflexes. Pas toujours jolis à voir, mais efficaces. Avant que l’autre n’ait eu le temps de ricaner de sa blague, j’étais sur lui, toutes dents dehors. Que je plantai dans sa joue. Il poussa un grand cri et m’assena un coup vicieux dans le bide tout en me balançant un chapelet d’insultes, mais je ne lâchais pas. J’allai attaquer ses yeux avec mes ongles lorsque je sentis son corps se soulever et je fus brutalement jetée sur le cul dans un tas de gravier. C’est la partie la plus charnue de mon anatomie, heureusement. L’autre avait valdingué par-dessus la haie. La forme massive de Chapelle se pencha sur moi et m’aida à me relever.
— T’avais pas besoin de te mêler de ça, l’Échalote.
Fallait pas attendre des remerciements de sa part, j’avais l’habitude.
— Il n’avait pas à me traiter de pute.
— C’était après que tu le mordes, bébé.
L’autre, le vieux, n’avait pas bougé. C’était un malin. Faut dire qu’à cet âge-là, les os, c’est plus fragile. Il se gratta la gorge.
— Huhum, monsieur Chapelle. Ce genre de… d’attitude ne va pas arranger votre cas, vous savez. Je serais vous…
Il lui donnait du ‘monsieur’, maintenant. Classe. Quelque chose bougea derrière les fourrés. Un gémissement et la forme retomba. Il devait s’être cassé une guibolle.
— Qu’est-ce que vous me voulez ? Un retard de pension alimentaire ?
— On n’est pas des huissiers, Chapelle. Mais on ne peut pas en parler ici, vous connaissez les règles. Va falloir nous accompagner à la Piscine. On vous expliquera.
— Comme j’ai dit, j’ai du boulot. Et rien ne prouve que vous n’allez pas me coller au trou.
Chapelle fit craquer ses poings, faisant saillir les muscles de ses avant-bras. Taper à longueur de journée sur la pierre, ça vaut toutes les séances de gym. Le vieux regarda ses chaussures.
— Après ce que vous avez fait à mon collègue, vous le mériteriez, Chapelle. Autant vous éviter d’autres désagréments en nous suivant gentiment. C’est le Vieux qui nous a demandé de venir vous chercher. Il nous avait avertis que vous étiez coriace. Nous ne faisons que notre boulot.
Chapelle ricana.
— Le Vieux ? Je croyais qu’il était mort.
— Nan. Toujours frétillant. Il nous enterrera tous. Si vous voulez bien vous préparer pendant que j’appelle notre chauffeur. Je crains que mon collègue ne soit pas en état de marcher. Il a dû glisser sur une pierre. Tout ce dont nous avons besoin, juré, c’est quelques informations. On ne vous retiendra pas.
Chapelle haussa les épaules et rentra se changer, me laissant seule avec le vioque. Il passa un coup de fil comme il l’avait dit et se tint coi. J’avais encore mal au cul de ma chute et mon short était déchiré mais je décidai de lui tenir compagnie au cas où l’idée lui viendrait d’appeler la cavalerie.
— C’est quoi cette histoire de piscine ?
Le vieux laissa échapper un rire sonnant comme un grelot rouillé.
— Oh ! C’est la Direction générale… le siège, si vous préférez. C’est près de la piscine des Tourelles, à Belleville, d’où le nom. C’est quoi, au fait, le boulot de Chapelle ?
Je crus d’abord qu’il essayait de me cuisiner mais il s’était planté devant la statue de marbre et semblait sincèrement admiratif.
— Il travaille la pierre. Monuments, stèles, art funéraire.
— Hum… Je vois. Joli travail. Et ça paie bien ?
Un nuage blanc passa paresseusement dans le ciel. On aurait dit un chérubin prêt à décocher sa flèche. Puis il mua progressivement en un âne à trois pattes. Je ne sus comment interpréter cela. C’était quoi cette histoire de Vieux, d’épouse, de Piscine et de pruneau dans la tronche ?
— Le funéraire, c’est du bon business. Vous devriez le savoir.

***

Comme je m’en doutais, le lit était vide à mon réveil. Chapelle n’était pas rentré de la nuit. La parole d’un poulet, on sait ce que ça vaut. Enfin, ce n’était pas des poulets mais c’est tout comme.
Je sautai du lit, enfilai un de ses T-shirts et descendis à la cuisine. Il était assis là, aussi immobile et silencieux qu’une de ses statues. Il leva la tête et je laissai échapper un cri.
— Merde ! Chapelle ! Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
Il sourit sous ses lèvres enflées. Je pouvais dire que ça faisait mal.
— Salut l’Échalote. T’es drôlement matinale.
— Ce sont… eux qui t’ont fait ça ?
Il secoua la tête et ne répondit pas. Il était aussi buté que les pierres sur lesquelles il cognait à longueur de journée. Je lui tournai le dos, mis le café sur le feu et préparai des œufs au bacon. Je sentis comme un déplacement d’air derrière moi et soudain il était là, collé à moi. Le souffle de sa respiration caressait le duvet de mon cou. Il passa les mains sous mon T-shirt et me saisit les seins, enfin le peu que Dieu m’avait donné. Je minaudai un tantinet.
— Chapelle ! T’es pas fatigué après ton passage à tabac ?
Il ne répondit pas. Ses doigts jouaient la fugue sur le bout de mes seins qui se dressèrent sous ses caresses. Il pressa son bassin contre ma culotte et commença à se frotter à mes fesses. Les œufs grésillaient dans la poêle et la cafetière italienne se mit à siffler. Une vague de chaleur me monta au visage et ce n’était pas le gaz.
— Arrête ! Je vais tout brûler.
Il déposa un baiser sur mon cou et se retira doucement, laissant ses mains traîner sur mon corps. Je servis le café et les œufs et m’assis en face de lui. Il essaya d’attraper ma main quand je lui passai l’assiette mais je l’esquivai. J’avais besoin de garder l’esprit clair pour la suite.
— Tu ne m’avais pas dit que tu étais marié.
Il haussa les épaules sans lever les yeux de son assiette.
— Une vieille histoire, tu étais à peine née. À vrai dire, je l’avais presque oubliée.
— T’essayes encore de m’embobiner, Chapelle. Comment peut-on ‘oublier’ ce genre de choses ?
— Les trous dans la tête, je suppose.
Il essayait de m’avoir aux sentiments avec ses vieilles blessures. Les cicatrices, ça marche toujours avec nous. Un désir obscur de voir les hommes souffrir, je suppose.
— Tu n’as même pas de photos d’elle !
— Comment le saurais-tu ? T’as fouiné dans mes affaires ?
Je me sentis rosir jusqu’aux oreilles. Je n’étais pas très bonne à mentir. Une foutue faiblesse quand t’as vécu dans la rue.
— Pas du tout ! Mais je… je te connais. Tu as encore des photos de ton clebs qui est mort il y a dix ans. Alors, une femme ! Qu’est-ce que t’attends pour m’annoncer que tu as des gosses ?
Le ton de ma voix avait grimpé d’une octave. Je m’en voulais de paraître aussi affectée. Quelle conne je faisais. Je n’étais rien pour lui, un animal de compagnie. Pourquoi fallait-il que je m’accroche à lui comme une chienne battue à son maître ? 
— Quand bien même j’en aurais, l’Échalote, je ne vois pas en quoi ça te concerne.
Je fis de mon mieux pour dissimuler les tremblements que je sentais poindre derrière mon visage.
— Chapelle. Ça fait un an que nous vivons ensemble et je ne sais rien de toi. C’est à peine si tu me parles. Je ne demande qu’à t’aider, si seulement…
— Je suis certain que tu me serais d’excellent conseil, l’Échalote. Tu avais l’air de tellement bien gérer ta propre vie quand je t’ai ramassée. Tu veux quoi, qu’on échange les bons souvenirs de notre glorieux passé ? Parce que tu en as, toi, des bons souvenirs ?
Il s’arrêta en voyant mon visage. Mes lèvres s’étaient mises à trembler sans que je puisse les contrôler. Je ne voulais pas qu’il me voit comme ça mais j’étais incapable de m’arrêter. Il se leva et m’attira vers lui. Je me sentis aussi inerte qu’un cadavre dans ses bras.
— Je suis désolé, l’Échalote. Je ne voulais pas…
Un cri montait d’une région de mon être dont j’ignorais l’existence. Un truc si loin et si profond qu’il semblait prendre racines dans la terre elle-même. Je le repoussai brusquement et m’enfuis de la cuisine. La porte d’entrée claqua derrière moi. Je courus en tremblant vers le cabanon au fond du jardin où il m’avait laissé m’installer. Je n’aurais jamais dû passer la nuit chez lui, dans son lit. C’était une brute immonde, il n’avait aucun cœur, aucun sentiment pour moi. Je n’étais qu’un jouet, une fille paumée ramassée au coin d’une rue, comme on recueille un animal abandonné. Un objet méprisable qu’il pouvait baiser quand bon lui semblait en échange d’un toit et d’un peu de nourriture. Je fermai la porte du cabanon derrière moi et m’effondrai sur ma couche. Comme une chienne.

***

« C’est marrant le temps. Tu crois que t’as laissé toutes ces choses derrière toi, qu’elles sont loin, perdues dans une sorte de brouillard. Que tu en es finalement débarrassé. Mais elles n’ont jamais cessé de te dévisager dans le miroir. »
Nous étions allongés sur le grand lit, lui une masse brune de muscles et de tendons, moi la peau si pâle qu’elle se détachait à peine sur les draps. Épuisée et quelque peu meurtrie, mais heureuse. Nous nous étions réconciliés comme nous le faisions souvent, dans une étreinte sauvage, animale, où nous ne nous quittions pas des yeux, comme deux adversaires sur le ring. Je me retournai vers lui et savourai secrètement le fait que son regard s’attarde sur le léger buisson de mon mont de Vénus.
— Quand l’as-tu vue pour la dernière fois ?
Je n’avais pas besoin de préciser qui. Sa présence était palpable entre nous depuis la visite des deux barbouzes. Dans ses silences, dans son regard, dans ses gestes. Il s’alluma une clope et laissa passer un moment avant de répondre.
— Je ne sais plus, vingt ans peut-être. J’ai passé plusieurs mois à l’hosto, dans un semi-coma. Dommages cérébraux, ils m’ont vissé des plaques dans la tête. Il m’a fallu longtemps pour retrouver mes souvenirs. Encore aujourd’hui, je ne suis pas entièrement certain de pouvoir distinguer ce qui est réel et de ce que j’ai imaginé. Tu rêves beaucoup quand tu es dans les vapes, tu sais. Elle n’était pas là quand je suis sorti. Elle aurait pu ne jamais avoir existé, se révéler n’être qu’un autre de mes délires.
— Les délires ne t’envoient pas les services de renseignement au cul, Chapelle.
L’ombre d’un sourire courut sur ses lèvres.
— Je suppose que non. Ils voulaient savoir si j’avais gardé des contacts. Si ce n’était pour eux, je n’aurais jamais pensé à me souvenir d’elle. C’est comme une part de moi qui est morte depuis si longtemps que j’ai oublié qu’elle avait un jour existé. Ils n’avaient pas l’air de me croire, alors ils ont insisté. Surtout que j’avais envoyé un des leurs à l’hosto.
— Qu’est-ce qu’elle a fait ?
Il laissa échapper un nuage de fumée.
— Elle a disparu. Sans laisser de traces.
— Et c’est pour ça qu’ils t’ont amoché ? J’aurais pu leur dire que t’as rien à voir avec ça à ces cons.
— Je sais, bébé. Ça avait l’air important, mais je m’en fous.
— Je ne sais pas. Si c’était toi qui avais disparu comme ça, j’aurais le droit de m’inquiéter, non ? Et ce Vieux dont vous parliez ? Tu le connais d’où ?
Il déposa un baiser sur mon épaule.
— Longue histoire. Peut-être une autre fois.
— Tu dois bien te souvenir de quelque chose. Comment vous vous êtes rencontrés, votre mariage. Ce sont des trucs qui ne s’effacent pas.
— T’as déjà été mariée, l’Échalote ?
— Non, mais j’imagine qu’on n’oublie pas ces choses-là.
Il se passa la main devant le visage comme pour vérifier qu’il était toujours là.
— Les souvenirs, ça peut être dangereux. Ils sont là à t’observer, au coin de ton regard, tu peux sentir leur présence mais tu ne peux tourner la tête vers eux. Sans doute de peur qu’ils ne t’engloutissent.
— C’est pour cela que tu as choisi la pierre ?
Ses yeux se posèrent sur moi, me fixant sans ciller. Je me sentais à sa merci quand il me regardait ainsi. Il avait ce pouvoir. Je me collai à lui. Il était chaud, sa peau étrangement douce. Ça me surprenait toujours, cette douceur, dans un corps si massif, si brut. Je me mis à jouer avec son sexe qui reposait sur sa cuisse comme un petit animal endormi.
— La pierre, ça ne bouge pas, continuai-je. Ça reste où tu la poses. Tu reviens le lendemain et elle est toujours là.
Il sourit.
— Peut-être. C’est une façon de voir les choses. Un roc auquel s’accrocher quand tout fout le camp autour de toi. Une barrière contre la folie.
J’aurais préféré qu’il dise que c’était moi, son roc. Sa raison de vivre. Je me faisais des histoires dans la tête et j’y croyais presque. J’étais pathétique. Je repris mon lent va-et-vient. Mes caresses commençaient à faire leur effet. Lui faisait comme si de rien n’était mais je le sentais se raidir dans ma main. J’arrêtai le mouvement sans pour autant retirer ma menotte. Sa queue fit un petit bond de protestation entre mes doigts.
— Parle-moi d’elle.
J’avais pris ma voix la plus chaude. C’était un risque à prendre. Il aurait pu tout aussi bien se refermer ou me foutre une fessée mais il ne broncha pas. Je repris mes caresses, mais cette fois j’y ajoutai la bouche. Un coup en traître, je sais, mais, à vrai dire, j’en avais aussi un peu envie. J’aimais l’odeur de foin séché et d’ambre que son sexe émanait. Il laissa échapper un long soupir et ferma les yeux. 

***

Ils s’étaient rencontrés dans un Lavomatic, un soir de fin d’été. Il y a des façons plus romantiques de débuter une histoire comme celle-ci mais ça s’était passé comme ça. Il n’était encore qu’un jeune officier, tout frais sorti de l’école militaire, elle une touriste étrangère venue passer quelques jours à Paris. Elle ne parlait pas le français mais tous deux maîtrisaient suffisamment d’anglais pour qu’il lui explique le fonctionnement des machines. N’ayant rien d’autre à faire en attendant que leur lessive soit terminée, ils avaient fait brièvement connaissance. Ils avaient troqué quelques informations, des banalités. Leur vie ne faisait que commencer, de quoi auraient-ils pu parler ? Elle vivait à Munich avec ses parents, il avait quitté sa Provence natale et logeait dans une chambre de bonne sous les toits en attendant que son salaire lui permette de trouver mieux. Et puis le linge avait séché et ils étaient chacun repartis de leur côté.
Un an s’était écoulé. Il avait oublié cette rencontre, en fait, il eut été en peine de la décrire ou de la reconnaître s’il l’avait à nouveau croisée dans la rue. Il avait entre-temps incorporé les services du ministère de la Défense et préparait le concours d’entrée pour son job de rêve. Et puis, un jour, alors qu’il venait faire sa lessive, il avait trouvé une note accrochée au tableau d’affichage du Lavomatic. Un message d’elle. Il ne lui avait révélé que son prénom, et le fait qu’il habitait le quartier. C’était le seul moyen qu’elle ait eut de le contacter. L’idée qu’elle ait pu revenir sur les lieux un an plus tard et peut-être l’attendre au cas où il se serait montré lui noua les tripes. Brutalement, sans trop savoir pourquoi, il sut que quelque chose d’important était en train de se produire. Un changement dont il ne mesurait pas encore l’étendue mais qui, il en était certain, allait bouleverser sa vie. La note ne lui fournit qu’un nom et un numéro de téléphone. Lorsqu’il appela, il tomba sur un hôtel à quelques rues de là.
— Oui, bien sûr. Cette demoiselle était ici mais elle est partie il y a deux jours. Attendez, elle a laissé une lettre pour vous. Vous pouvez passer la chercher si vous le désirez.
Le réceptionniste avait souri d’un air entendu en lui tendant l’enveloppe couleur pastel. Il n’avait même pas eu la patience d’être rentré chez lui pour l’ouvrir. Il l’avait relu plusieurs fois, assis sur un banc du square de la cathédrale Notre-Dame, puis marché longuement dans la nuit sur les quais désertés, son cœur sautant dans sa poitrine comme s’il allait éclater. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Ce n’était qu’une lettre et rien dans les mots écrits ne semblait justifier cette ivresse qui l’avait saisi. Et pourtant, il se sentait l’âme d’un géant, comme s’il était capable d’englober l’espace autour de lui et le remplir de cette émotion qui débordait de son âme devenue trop étroite.
Ce n’est qu’en rentrant chez lui, épuisé mais étrangement heureux, qu’il se rendit compte qu’il avait oublié de récupérer sa lessive.

***

Pris par son boulot et ses examens, il n’avait ni le temps ni les moyens d’aller la voir, et les communications téléphoniques internationales coûtaient cher à l’époque. Leur échange de lettres était tout ce qui les liait. Même le moment de leur rencontre n’était plus pour lui qu’un vague souvenir. Il eut été incapable de décrire la forme de son visage, le son de sa voix ou la couleur de ses yeux, tous ces petits détails qui définissent l’être aimé dans notre mémoire. Pourtant, à chaque échange, le lien qui se tissait entre eux devenait plus fort. C’en était effrayant, s’il avait pu s’arrêter un moment pour réfléchir, de tomber amoureux d’une personne rencontré aussi brièvement, de manière si anodine qu’il ne se souvenait même plus de son visage.
Il dut la relancer longtemps pour qu’elle lui envoie une photo d’elle. Elle restait évasive, se retranchant derrière de vagues excuses. Lorsqu’elle céda enfin, l’image qu’il reçut était vaguement floue, son visage à moitié dans l’ombre, ses formes enveloppées dans des vêtements trop amples. Comme si elle hésitait encore à se révéler à lui, à donner une forme physique définitive à cette union qu’ils partageaient à travers les mots. Cela ne l’empêcha pas de prendre une décision qui allait bouleverser le cours de sa vie. Il la demanda en mariage.
Quiconque le connaissait à l’époque n’aurait jamais pensé que cela fut possible. Lui-même s’était juré de ne jamais s’enfermer dans ce qu’il voyait comme un carcan qui l’aurait empêché d’aller où bon lui semblait et de faire ce qui lui plaisait, en bref de vivre sa vie comme il l’entendait. Pire, cela pouvait mettre un terme définitif à ses ambitions professionnelles. Pourtant, rien ne semblait pouvoir arrêter cette folie qui s’était emparé de lui, et lorsque la réponse d’Angelika arriva dans le courrier, les étoiles n’étaient que de petites choses dans sa main, l’univers trop étroit pour contenir sa joie.
Mais l’univers punit toujours ceux qui osent le défier.

Chapelle eut un vague geste vers la boîte rouillée posée au pied du lit. Une boîte de biscuits en métal comme on n’en fait plus. J’avais tellement insisté qu’il avait fini par aller la déterrer au fond du jardin. Elle contenait essentiellement des photos, relativement bien conservées, même si les couleurs avaient pâli. Les lettres, m’avait-il dit, avaient été détruites. Je mis un semblant d’ordre dans les draps éparpillés par notre étreinte et me mis à les sortir une à une. L’une d’elles en particulier retint mon attention. Un Chapelle bien plus jeune y était assis sur un banc au milieu d’un parc verdoyant, une jeune femme blonde à ses côtés. Il avait passé un bras autour de son épaule et leurs regards se croisaient sans se rencontrer, chacun plongé dans ses pensées, proches et lointains à la fois. Une image d’une sérénité palpable mais retenue, comme si l’équilibre était encore fragile.
— Vous vous êtes finalement retrouvés, on dirait.
— Rien n’aurait pu nous séparer, l’Échalote. Pas ses parents, mon boulot, la distance, ni toutes les armées du monde, rien n’aurait pu nous empêcher de nous retrouver.
Il regardait les photos déployées sur le lit mais n’en saisit aucune, comme s’il voulait s’en protéger.
— Sa famille faisait partie de la vieille aristocratie allemande, les von machin-chose. Grosse fortune, intérêts majeurs dans l’industrie. Ils finirent par se rendre compte qu’il se passait quelque chose lorsqu’ils interceptèrent une de mes lettres. C’était le début de la fin. Il n’était pas question que l’héritière des von Stoeckelheim s’acoquine avec un obscur fonctionnaire, français de surcroît. Ils menacèrent de la déshériter et décidèrent de l’envoyer aussi loin que possible, dans une de leurs succursales à New York ou en Australie. Le temps et la distance auraient bien su mettre fin à cette puérile passade. Après cela, nous ne pouvions plus communiquer que par l’intermédiaire d’une de ses amies qui relayait nos échanges. Elle allait partir, si loin qu’il me serait impossible de la rejoindre. J’étais déchiré, détruit, et je ne pouvais rien faire pour empêcher cela. Après tout, avais-je le droit de lui demander un tel sacrifice, de la priver de son futur. Que pouvais-je lui proposer en échange ?
Il souffrait encore, je le sentais. Cette énorme brute était devenue aussi friable qu’une cendre de papier entre mes mains. J’aurais peut-être dû m’arrêter là, ne pas le pousser plus loin dans des souvenirs visiblement douloureux, mais il s’était plus ouvert à moi en quelques minutes que depuis que je le connaissais. C’était moi sa compagne maintenant. Plus cette fille. J’avais le droit de savoir.
— Vous vous êtes quand même mariés, n’est-ce pas ?
Chapelle laissa échapper un faible sourire.
— Elle s’est enfuie de chez elle. Nous nous sommes retrouvés sur un quai de gare, je devrais presque dire rencontrés car c’était comme une première fois. Je n’étais pas sûr de la reconnaître, et pourtant je n’ai pas hésité quand je l’ai vue. Elle était d’une beauté irréelle. Comment avais-je pu oublier son visage ? Nous nous sommes mariés la semaine suivante, à la sauvette, avec pour seuls témoins ma famille et son amie, celle qui nous avait servi d’intermédiaire et qui avait fait l’aller-retour d’Allemagne pour l’occasion. Je ne gagnais pas beaucoup à l’époque. J’habitais toujours dans cette chambre de bonne et c’est là que nous avons vécu notre première année. Nous étions à l’étroit, nous vivions chichement, mais tout cela importait peu. Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. Et je pense qu’elle aussi. Enfin, c’est ce que je croyais…
— Que s’est-il passé, Chapelle ? Pourquoi est-elle partie ?
Il me regarda, du genre de regard qu’on accorde aux chiens écrasés au bord de la route.
— Poupée, tu vois une jetée de bois pourrie, rongée par la moisissure et l’humidité, et tu te demandes si elle supportera ton poids. Tu as envie de poser le pied dessus, c’est normal. Mais crois-moi, au bout de la jetée, si tu y parviens, tout ce que tu trouveras ce sont les cadavres boursouflés de ceux qui t’ont précédé, flottant parmi les algues. Parce que c’est tout ce qu’il y a au bout de cette foutue jetée.
Il se leva brusquement et quitta la pièce avant que j’aie eu le temps de réagir. Je saisis la boîte en métal et me mis à crier après lui.
— Fallait pas enterrer ses photos dans le jardin. C’est pas comme ça qu’on efface quelqu’un. T’attendais quoi pour aller la déterrer ?
La vieille boîte à biscuits heurta la porte qui s’était refermée et rebondit au milieu de la pièce. Sur les draps défaits, les photos éparpillées m’observaient en silence comme si elles me narguaient.
 
***
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