Mois: septembre 2014

Conseils de Marcel Proust à un(e) jeune auteur inconnu(e)

J’avais écrit cet article il y a plus d’un an pour le site MonBestseller, et il me semble que, comme les oeuvres de Proust, il reste indémodable. 

Retrouvé dans les archives poussiéreuses du célèbre écrivain auto-publié, voici un texte inédit truffé de conseils pratiques pour l’auteur encore inconnu que vous êtes. Si c’est Proust qui le dit, il doit bien y avoir une parcelle de vérité. Je vous laisse en juger. 

Il est deux heures du matin et vous venez de mettre le point final à votre manuscrit. Tapi dans votre antre obscur, vous observez le lent clignotement du curseur enfin immobile. Vous avez finalement accouché de votre œuvre, avec ou sans césarienne, vos tripes sont encore chaudes sur le parquet et lorsque vous levez la tête, vous voyez pour la première fois les piles de boîtes de pizza et la montagne de linge sale que vous aviez quelque peu négligé durant ces derniers mois de gestation.

C’est alors que vous êtes saisi d’une panique insurmontable : pourquoi ai-je fait tout cela ?  Pourquoi ai-je sacrifié un, trois ou cinq ans de ma vie à m’user les doigts sur du plastique au lieu de suivre Star Academy à la télé ? Pourquoi ai-je aliéné mes amis, ma douce moitié et mes gosses au point qu’ils font semblant de ne plus me voir et ne m’adressent même plus la parole ? Une question pertinente, certes, mais qui ne vous avait encore jamais effleuré, ou alors dans un rêve lointain de célébrité et de gloire. Le plus dur, vous semblait-il, était de finir ce fichu manuscrit, et vous aviez tort. Le plus dur vient tout juste de commencer. (suite…)

À paraitre prochainement….

La rouille
Sheela contemplait la masse rouge sang qui envahissait progressivement la surface du lac. La tache se déployait en arc de cercle, grouillant à la surface comme une armée d’êtres minuscules, lancée à la conquête du plan d’eau pour atteindre la rive où elle se trouvait. La tache était encore loin mais il lui sembla qu’elle avait gagné du terrain depuis la dernière fois. Les nénuphars de son côté de la rive étaient toujours là et, à travers l’eau limpide, elle pouvait apercevoir les petites grenouilles vertes qui apparaissaient et disparaissaient en une brasse nonchalante. Passé la limite de la mousse rouge, par contre, rien ne bougeait. Même les libellules bleues se tenaient à distance, limitant leur ballet aérien à une dizaine de mètres de la frontière entre les deux eaux.
Sheela choisit un galet sur la grève et le lança de toutes ses forces vers le centre du lac. Le caillou heurta la surface en soulevant une gerbe d’eau claire et les remous concentriques se propagèrent rapidement à l’assaut de la mousse rougeâtre. Celle-ci recula un instant sous la poussée des vagues et Sheela pouvait presque voir les minuscules vaisseaux pirates tanguer sous la houle. Elle imaginait les microscopiques équipages s’accrochant désespérément aux cordages tandis que leurs navires se fracassaient sur la tempête qu’elle avait déchainée. Vague après vague, les remous vinrent heurter les premières lignes, les repoussant de quelques centimètres à chaque fois. Puis les cercles faiblirent progressivement jusqu’à n’être plus que de fins rayons à la surface de l’eau, aussi impuissants contre la marée rouge que les reflets de la Lune. 
Sheela resta un long moment à observer la surface de l’eau, jusqu’à ce que l’ombre vienne progressivement l’envahir. L’astre solaire avait atteint la crête des montagnes à l’ouest et disparaissait à vue d’œil. 
— Il est l’heure de rentrer, mademoiselle Sheela. Ce n’est pas prudent de rester ici. 
La jeune fille se tourna vers le nouvel arrivant. Depuis combien de temps était-il là ? Max pouvait, selon les circonstances, être aussi silencieux qu’un chat ou aussi bruyant que si on lui avait attaché une batterie de casseroles. Il était ce soir en mode furtif.
— J’ai fait reculer la rouille, Max.
Elle crut déceler l’ombre d’un sourire sur son visage. Peut-être. C’était difficile à dire avec lui. Il n’avait pas un jeu d’expressions très varié.
— La rouille ne recule pas, mademoiselle Sheela.
— Si, si, je t’assure. Regarde, tu vois bien, non ?
Max suivit la direction de son doigt et resta ainsi une demi-seconde, immobile, avant de se retourner vers elle.
— Je suis désolé, mademoiselle Sheela, elle a progressé de douze millimètres et quatorze microns depuis la dernière fois. Au rythme actuel, elle aura entièrement recouvert le lac d’ici deux mois, treize jours, huit heures….
Sheela laissa échapper un rugissement et d’un geste brusque envoya une poignée de graviers dans sa direction. Ils rebondirent sur lui avec un bruit de pluie sur des carreaux. Il n’avait même pas essayé de les esquiver.
— Tu m’énerves avec tes maudits calculs ! Je te dis qu’elle a reculé !
Max resta immobile un moment avant de s’incliner légèrement.
— Pardonnez-moi, mademoiselle Sheela. J’ai fait une erreur. La rouille a effectivement reculé. Il faudrait rentrer maintenant, il est tard.
Son expression n’avait pas changé. Shella aurait parfois aimé le voir se fâcher ou se mettre en colère, mais elle ne savait même pas si c’était possible.
— Pfuut ! Tu n’es pas très drôle, Max. Et tu es une vraie poule mouillée.
Max ne répondit pas. La jeune fille haussa les épaules et se laissa reconduire à la demeure. Derrière eux, la surface du lac était embrasée dans les rayons du soleil couchant et durant un instant, il sembla que toute sa superficie avait été envahie par le feu.

Pour découvrir la suite >> à paraître prochainement aux éditions Boz’Dodor